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30 août 2014

SUR LES EAUX DU LAC NOKOUÉ

les Tofinus, le peuple sauvé par les eaux du lac Nokoué




"Il fait encore nuit quand Pierre, Agossou et Jonas Hlonfo quittent leur maison sur pilotis, cernée d'eaux noires..."


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Ganvié, la «Venise de l'Afrique».
"Une case modeste, au rudimentaire plancher de bois, murs en bambous et toit de tôle. Quatre heures, les frères pêcheurs embarquent sur leur pirogue. Jacob, 10 ans, un fils de Pierre, les accompagne. Dans quelques années, il saura pêcher et assurera la relève. Son frère aîné, Emile, va à l'école ce matin et reste au lit, à moins qu'il n'en soit décidé autrement…
 À une heure de Cotonou, la capitale économique du Bénin, sur les eaux du lac Nokoué, le cœur de la cité lacustre de Ganvié s'éveille au rythme exigeant de la pêche. Le poisson s'attrape tôt pour ensuite être vendu aux marchés des mégapoles voisines. Un système socio-économique bien rodé, depuis bientôt trois cents ans.
Sous les lourds nuages qui bouchent le ciel, l'obscurité n'est pas totale. Chacun distingue de l'autre son boubou et ses traits encore ensommeillés. Arc-bouté à l'arrière de la pirogue, Pierre prend appui sur une longue perche pour faire progresser l'embarcation. Il croise des voisins qui se mettent en route également. Les clapotis sont vite couverts par des voix qui montent du canal des Pêcheurs. Des dizaines de pirogues s'y agglutinent déjà. Le rendez-vous rituel du repas du matin a commencé sans eux.
Avant de partir travailler, les pêcheurs avalent de quoi tenir des heures dans l'eau. De «bonnes dames» servent à la louche des bols de riz brûlant. Yaouda Ahossou, 52 ans, dents taillées en biseau et peau d'ébène dans un boubou bleu, a fait bouillir dès minuit une grosse marmite de haricots vanzou et de piments. Jusqu'à midi, patiemment, elle soulève le couvercle fumant et sert des portions dans des sacs de plastique noir, en échange de 200 francs CFA (0,30 €). Sa voisine, Nathalie Oké, propose une épaisse bouillie de maïs agrémentée de différentes sauces à base de légumes épicés. Elle n'a pas 30 ans, et a hérité de ce commerce laissé par sa mère.

La solidarité entre les familles, une question de survie.
Les frères jumeaux Pierre et Agossou Hlonfo avec leurs enfants. Au début du XVIIIe siècle, des Mahis et des Fons d'Allada ont fui les guerres tribales et l'esclavage pratiqué sans scrupule par leurs souverains. Christian Dedet, médecin et écrivain fasciné par l'Afrique, rappelle dans son livre Au royaume d'Abomey *:«Toute l'économie et la puissance des royaumes dahoméens reposaient jadis sur la razzia et la casse des peuples avoisinants. Une fois mis de côté les centaines, parfois le bon millier, de captifs destinés à être décapités dans les réjouissances des Coutumes, le souverain faisait conduire le gros de son cheptel à Ouidah, où il le vendait aux Blancs.» Sur une île, au nord-ouest du lac Nokoué, des fugitifs et des insoumis ont donc trouvé refuge il y a plus de trois siècles. Les eaux poissonneuses leur fournissant de la nourriture en abondance, ils ont décidé de rester. Puis, trop à l'étroit sur leur îlot, les familles ont peu à peu bâti des maisons sur l'eau, dressant des pieux pour se surélever, joignant des planches pour se poser et s'abritant sous des toits de chaume. En 1717, Agbodogbé, leur roi, fonde Ganvié, qui signifie «la collectivité de la paix, nous sommes sauvés», et ces «habitants de l'eau» prennent le nom de «Tofinus». Ils étaient alors quelques centaines, ils sont 30.000 aujourd'hui officiellement, mais sans doute plus du double, officieusement. Dans le village lacustre, devenu au XXIe siècle une cité aux onze quartiers, deux monumentales statues, l'une du roi Agbodogbé et l'autre de son fils, le roi Gbewou, protègent encore le peuple de l'eau. Elles ne sont pas les seules. Le Bénin est le berceau vaudou. Comme tout Béninois qui se respecte, les Tofinus honorent leurs ancêtres, prient les divinités vaudoues au temple, font des offrandes et sacrifient des animaux. À Ganvié, Dieu aussi est omniprésent. Les Tofinus sont chrétiens ou musulmans. Ces différentes confessions coexistent en harmonie, car, pour vivre sur l'eau, la solidarité entre les familles est une question de survie.

Le lac Nokoué ressemble à un gigantesque étang.
Le vendredi, la mosquée centrale de Ganvié et trois autres petites mosquées rassemblent quelque 3000 fidèles. L'imam Latifou Sadikou prêche en arabe les bonnes conduites de vie. Il est traduit en toffin par un interprète. L'islam ne se serait répandu ici qu'en 1963. Douze ans auparavant, un certain Samuel Oshoffa, «le prophète béninois», donnait naissance à l'Eglise du christianisme céleste, pour qui le seul Dieu est Jésus. Le dimanche à Ganvié, des centaines de fidèles en aube de satin blanc et coiffe assortie accostent en pirogue devant l'église Saint-Samuel, qui s'emplit des puissants chants de la chorale, les cuivres et la batterie de l'orchestre jouant à plein. Le prédicateur, Hounga Abraham Koné, invite lui aussi ses fidèles à être honnêtes et francs. Pierre et Agossou Hlonfo font partie de la communauté des chrétiens célestes. Pour rien au monde ils ne manqueraient la bénédiction dominicale. Mais, pour l'heure, dans l'épaisse brume matinale qui couvre le lac, Pierre, le pêcheur de Ganvié, continue de pousser sur sa perche. D'autres ont sorti leurs voiles, faites de patchworks de tissus colorés ou de toiles de sacs de riz assemblées. D'autres encore immergent leur pagaie, se propulsent et se laissent glisser. Dans l'air frais et humide du lac Nokoué, chacun rejoint son territoire de pêche. Pierre et Agossou Hlonfo à la pêche. Avec ses eaux sombres, sa faible profondeur - 1,50 m en moyenne - et sa surface çà et là envahie de branchages, ce lac de 150 km2 ressemble davantage à un gigantesque étang qu'au lac Léman. Ça sent l'eau stagnante, la décomposition végétale. Et pour cause, les Tofinus ont inventé une forme de pisciculture unique en son genre: l'«acadja». Ces vastes pièges à poissons, circulaires ou rectangulaires et pouvant atteindre plusieurs hectares, sont formés d'un amoncellement labyrinthique de branchages ou de palmes. En se décomposant dans l'eau, les écorces nourrissent les poissons, qui restent dans cet habitat confectionné par l'homme et grossissent pendant six mois à deux ans. Ce temps écoulé, les pêcheurs encerclent l'acadja de grands filets. Ils retirent peu à peu les branches, ramassent les poissons et resserrent les filets, rétrécissant petit à petit la zone de pêche. Cela peut prendre deux à trois mois et rapporter des dizaines de millions de francs CFA. Posés en grappes sur les silhouettes noires des branchages, des palmes fanées et des filets aux allures fantomatiques, des hérons blancs observent les pêcheurs. Grand, le visage carré, le crâne rasé, Pierre retire prestement son boubou jaune et descend sans un bruit dans l'eau. Elle est à la température de l'air, à peine une vingtaine de degrés. En apnée, il passe sous le filet et se retrouve à l'intérieur de l'enclos. Son frère Agossou - les traits fins, le regard humble - le rejoint, un cure-dents dans la bouche. Il reste à l'extérieur. Les deux frères ont de l'eau jusqu'au cou. «Dame nature nous nourrit, Dame nature nous protège» Pierre disparaît en plongée. Il ressort trente secondes après, brandissant une nasse métallique remplie de petits poissons. Il replonge et, à tâtons, attrape habilement à main nue d'autres poissons, qu'il dépose dans la pirogue. «C'est le début de la crue, il y a moins de poissons. Ils se sont réfugiés dans les marais», explique Jonas, 18 ans, le benjamin de la famille, resté au sec sur la pirogue. Agossou fait lui aussi de courtes apnées pour resserrer peu à peu le filet lesté de plomb. A intervalles réguliers, les deux frères ressortent en crachant et en reniflant. Ils restent ainsi trente minutes dans l'eau puis remontent se réchauffer, grignoter, avant d'y retourner à nouveau, ainsi quatre fois. Les enfants vont à l'école en canoë, les plus pauvres fabriquent des radeaux de fortune avec des bidons. Chaque matin, sauf le dimanche, toute l'année, les pêcheurs du lac Nokoué s'immergent dans une eau polluée, souvent froide quand il pleut ou quand, l'hiver, souffle l'harmattan. Pierre explique qu'il souffre de maux de tête chroniques, de sinusites, qu'il attrape des infections et, bien sûr, la fièvre du paludisme. Mais les frères gardent la foi.

«Dame nature nous nourrit, Dame nature nous protège»
et ils prient le Christ… Leur père leur a légué quatre acadjas, trois petites et une grande. Une véritable aubaine, qui fait vivre leurs familles nombreuses. A 30 ans - ils sont jumeaux - Pierre a six enfants et Agossou sept. Tous les habitants de Ganvié n'ont pas la chance d'être propriétaires. «La terre appartient aux premiers occupants, c'est pareil pour les acadjas. Elles se transmettent de génération en génération», explique Dansou Noël Kounou, le chef du village de Ganvié. Cet homme de 63 ans, aux pommettes saillantes et scarifiées, a su très jeune lancer un filet pour ramener son repas. Les pêcheurs qui ne possèdent qu'une pirogue et un filet pêchent à l'épervier, à la traîne, se louent comme manœuvres, ou encore tentent d'acquérir une acadja. Le tribunal local regorgerait de dossiers de litiges et autres disputes entre propriétaires. Aussi, la manne halieutique est surveillée jour et nuit par des gardiens, qui s'abritent dans des cabanes improbables, dressées au-dessus des acadjas
.
Le poisson se raréfie 
Six heures, les premières lueurs du jour illuminent la surface du lac Nokoué. Depuis Ganvié, les femmes pagaient plusieurs kilomètres pour rejoindre les pêcheurs et recueillir les précieux poissons pour les vendre au marché de Calavi, à 8 km de la cité lacustre. Madeleine Hlonfo, jolie Tofinu de 38 ans, a rejoint ses frères. Sa pirogue est chargée de paniers d'osier. Comme elle, d'autres marchandes de poissons ont mis leurs barques à couple et attendent leur tour. Certaines portent un bébé dans le dos, sont accompagnées d'une sœur ou de leurs filles. Au fond de la pirogue des pêcheurs, des centaines de petites carpes, mulets et poissons-chats se débattent encore. Pierre remplit les paniers un par un, mais il sait qu'il n'y en aura pas pour tout le monde. Ici aussi, le poisson se raréfie. Le fragile écosystème du lac est en péril: population en croissance exponentielle, acadjas de plus en plus grandes, pêche trop abondante, pollutions multiples étouffant les eaux… Dans sa course vers l'océan, le fleuve Ouémé, le plus long du Bénin (510 km), jette dans le lac Nokoué ses eaux drainant des fertilisants chimiques, utilisés en amont par l'agriculture. Le lac sert aussi de déversoir aux collecteurs d'eaux usées provenant de Calavi et de Cotonou… Les femmes rejoignent les pêcheurs pour recueillir les précieux poissons. Dans sa thèse, soutenue en 2010 à l'université de Limoges, Daouda Mama alerte sur l'eutrophisation du lac Nokoué. Depuis une vingtaine d'années, des jacinthes d'eau envahissent Ganvié et ses alentours. Leurs feuilles vert tendre ponctuées de fleurs mauves s'insinuent partout, jusque sous les maisons. Leurs racines s'enroulent dans les hélices des pirogues à moteur et obligent à faire demi-tour. «Les familles s'organisent pour ramasser et évacuer régulièrement l'envahisseuse, qui bouche les canaux. À la saison sèche, l'eau devient plus salée et les jacinthes disparaissent. Mais elles reviennent peu après, et chaque année plus nombreuses», explique le chef du village. Ces plantes aquatiques se développent, nourries par les apports d'azote, de phosphore et de potassium, mais également par les résidus des branchages que les pêcheurs entassent dans leurs enclos. Concluant son étude, le scientifique indique notamment: «L'enlèvement des acadjas pourrait présenter un effet significatif sur la prolifération des jacinthes d'eau.»

L' extension de la ville semble sans limite. 
Le long des canaux, d’innombrables cases. La pêche traditionnelle inventée par les Tofinus serait-elle condamnée? Pas dans l'immédiat, car des centaines de milliers de Béninois en dépendent pour se nourrir. Mais une évolution des pratiques pourrait voir le jour. Sur le lac, l'association locale des pêcheurs a créé un enclos de pisciculture moderne. Ici, pas de branchages, les poissons sont nourris de granulés… Leurs filets démêlés et remis en place, les frères Hlonfo rentrent à Ganvié.
Ce n'est plus la bourgade d'autrefois, mais une cité dont l'extension semble sans limite. Découvrant la cité lacustre, Christian Dedet note: «Il y a même sur certains groupes de perches, en un miraculeux équilibre, de véritables édifices baroques, les uns roses, les autres vert pistache.» D'innombrables cases hétéroclites bordent les canaux. Les toits de tôle ont supplanté le chaume. Bien que semblant frêles, ces maisons suspendues au-dessus des eaux sont capables de résister vingt ans aux pluies torrentielles et aux crues du lac. Leurs habitants se penchent aux fenêtres pour prendre le pouls de la cité. Des pagnes et de grandes nattes bigarrées sèchent, suspendus dehors. Dans le ciel flottent quelques cerfs-volants que des bambins agiles ont confectionnés avec un sac plastique, deux brindilles et un vieux filet de pêche devenu ficelle. Minoritaires, des maisons en dur sont bâties sur des îlots de terre sableuse de quelques mètres carrés, où s'égayent poules, canards, cochons et cabris.

Des épiceries flottantes
Aux odeurs d'étang se mélangent les effluves de feu de bois et de poisson grillé. Dans son atelier ouvert sur l'extérieur, assise sur un tabouret, Rosaline Koudjou, grand-mère de 60 ans, tranche des poissons et dépose les morceaux sur une grille noircie de graisses brûlées. Ses petits-enfants chahutent autour d'elle. Un coq chante au loin, un autre lui répond. Ailleurs, un transistor crache une musique endiablée. Les pirogues se rejoignent sur la place du marché.
Sur la place du marché se rejoignent les pirogues chargées de victuailles colorées. Celle de Kissébedji Lokossi est une vraie épicerie flottante remplie de paniers de tomates, gombos, piments, farine de manioc, épinards, patates douces, oignons… Pour Dedet, «ces rafraîchissantes couleurs renvoient à la dissertation de Zola sur le ventre de Paris. Ici pourtant, la criaillerie a lieu sur des barges rassemblées en corolles». La jeune femme porte un chapeau de paille tressée à larges bords, enfoncé sur la tête, qui l'abrite du soleil comme de la pluie. Elle s'approvisionne à Cotonou, au marché Dantokpa, le plus grand marché à ciel ouvert de l'Afrique de l'Ouest. L'épouse de Pierre, le pêcheur, lui achète de l'huile d'arachide puis rentre chez elle en pirogue. Dans la case familiale, les deux frères se reposent sur de simples nattes. Pierre et Agossou Hlonfo aimeraient se construire une maison en dur, sur un îlot de Ganvié, mais jamais ils ne quitteront les eaux du lac Nokoué."

par Alexie Valois
from  http://www.lefigaro.fr/international/2014/08/29/01003-20140829ARTFIG00090-ganvie-la-venise-de-l-afrique.php

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